Le corrigé de la dictée de Jean-Pierre Colignon
Cinquante personnes ont participé, aujourd'hui à Liré, à la dictée proposée par Jean-Pierre Colignon, correcteur au Monde. Voici le corrigé : Un cordon-bleu aux cheveux rougesEntré au service d'un duc d'Anjou à la fin des années mil(le) six cent quatre-vingt, le sémillant Albin aux cheveux carotte devint rapidement une célébrité du château Renaissance. Ce Vendéen amateur de beaujolais apporta, à remplir ses fonctions de maître queux et d'échanson, tant de fantaisie et un tel parti pris d'imprévu que les commensaux du duc, confits dans une routine sclérosante, n'y trouvèrent pas toujours leur compte...Aux sempiternelles escalopes panées d'hier succédèrent, sur les conseils de sa marraine, une mytilicultrice et ostréicultrice installée à Cancale, en Bretagne, les tourteaux aux scorsonères noires d'aujourd'hui. L'hypocras traditionnel se retrouva dûment additionné d'une pincée d'un paproka venu d'Europe centrale et de quelques centimètres cubes, distillés au compte-gouttes, de la liqueur extraite de l'armoise commune, que d'aucuns nomment "herbe de la Saint-Jean". Voire d'une orangeade et d'un citron pressé.Quand sa Majesté le roi, en route pour les Pyrénées atlantiques, vint à passer une nuit chez son ami le duc, Albin aux yeux pers et à la chevelure que plus d'un, bizarrement, voyait ponceau dut préparer un souper des plus goûteux. Il ne s'agissait plus de se contenter, à l'image de son prédécesseur dénué d'imagination, d'un insipide poulet aux heures mornes des dîners languissants... Pour satisfaire la noble assemblée, il fallait étonner, et rassasier! Récapitulant par avance les agapes raffinées qu'il devait concocter, il se disait, en contemplant les fruits de mer et coquillages reçus de Cancale : "Les bulots, je vais les servir tièdes, accompagnés de psalliotes safranées; les pholades seront très appréciées si je les saupoudre d'origan; les huitres de marraine, il serait bien de les arroser de quelques gouttes d'un gros plant du pays nantais juste avant de les servir; enfin, les palémons charnus, tout juste rissolés, constitueront le bouquet final."Les vol-au-vent financière, insolites avec leur accompagnement de crosnes et de salicornes marinés ensemble dans le beaujolais imposé par Albin - on connaît l'échanson : inutile de vouloir lutter contre les moulins-à-vent! - surprirent agréablement certains gargotiers jaloux qui s'étaient juré pourtant de ne rien admirer.Comme on n'en était pas encore à l'ère du steak dare-dare, c'est avec une grande lenteur qu'avait été mitonné un roboratif plat qui aurait rappelé à un Alsacien le traditionnel baeckeofe (ou : bäkeofe) cuit à l'étouffée tant à Colmar qu'à Mulhouse!L'excellence du souper fut, hélas, gâchée par la maladresse d'un valet qui, s'étant brûlé les doigts et s'étant pris les pieds dans le grand tapis bleu Nattier, perdit l'équilibre alors qu'il servait au roi un dessert breton des plus connus. Le souverain eut à peine le temps de s'écarter en entendant le cri d'avertissement : "Sire, gare au(x) chaud(s) far(s)!".
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